www.visasenbordelais.fr l'émigration au départ de Bordeaux au 19e siècle
    


Documentation - Témoignage d'un émigré



Nous effectuons les relevés des visas accordés par la préfecture de Gironde, et des navires au départ du port de Bordeaux, et pouvons, quelquefois, en déduire des bribes d'éléments sur la vie des émigrants, et les conditions de leur départ.
Nous n'avions pas découvert d'autres documents d'archive nous ayant permis d'avoir plus de détails, notamment sur le voyage lui-même, du moins jusqu'à ces éléments qui nous ont été apportés par une Internaute Mme Bocquet qui nous a questionnés au sujet de l’ancêtre de son mari, dont la famille avait retrouvé dans un grenier des lettres qu'il avait adressées à sa mère et son frère, avant son départ et après son arrivée à Valparaiso en 1847.
Elle a eu la gentillesse de nous confier quelques éléments du contenu de ce courrier. Il s'agit là d'un véritable témoignage d'un émigrant.

Ces lettres relatent son voyage de Paris à Bordeaux, son choix d'embarquement, les conditions de son voyage et nous donnent quelques informations sur sa destinée ensuite. Nous y apprenons aussi comment le courrier était acheminé entre la cote Ouest de l'Amérique du Sud et la France...


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Introduction à ces extraits de lettres. Par Madame Bocquet.
Quel bonheur et quel plaisir, d’avoir eu le privilège de déchiffrer les lettres de l’arrière-grand-oncle Antoine Charles PIHAN, né en 1826 et parti en 1847 pour l’aventure américaine à l’âge de 21 ans, avec son ami Adrien PONCHENARD (ou PANCHENARD) !

Lequel des deux en a eu l’idée et l’envie, entraînant l’autre ? A moins qu’ils n’en aient eu ensemble le projet. Quelles en furent les raisons ? Economiques (difficulté de trouver du travail en France, situation financière difficile pour sa famille après le décès de son père), sentimentales, ou simplement l’envie d’aventure, l’attraction de l’Amérique, de Valparaiso, destination quasi mythique, pour y chercher sinon la fortune du moins l’espérance de la réussite. Il souhaitait à l’évidence retrouver Marnes, muni d’un bon pécule lui permettant de s’établir à son retour, de se marier, d’aider sa mère et son frère.



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Dans ces lettres, nous avons été séduits par l’esprit d’ouverture de Charles, sa curiosité, sa tolérance, ses étonnements. Nous avons été surpris de la qualité de son style, délié et aisé, contrastant avec une orthographe parfois quasi phonétique, attestant de ce que l’on pratiquait une jolie langue dans cette famille somme toute assez simple. En témoignent deux poèmes composés « comme passe-temps » pendant la traversée, et envoyés à sa mère et à son frère. Le résultat est peut-être discutable, mais le simple fait que Charles ait eu l’idée, l’envie de les écrire est surprenant de la part d’un jeune charpentier de 21 ans.

Charpentier à Valparaiso, il se spécialise dans la construction d’escaliers légers, dits « anglais », alors que Valparaiso ne connaît encore que les échelles de meunier pour monter à l’étage. En mars 1849, il écrit que le travail commence à manquer, car tout Valparaiso se vide, les gens partent attirés par la « fièvre californienne », la ruée vers l’or. En juillet 1849, il part à son tour, non pour chercher de l’or lui aussi, mais simplement pour retrouver du travail en tant que charpentier. Il travaille d’abord à San Francisco, puis part pour Marysville, en faisant la route avec Charles COVILLAUD, fondateur de cette ville (nommée du prénom de son épouse). En juillet 1852, il écrit qu’il a été malade « par les fièvres » pendant 3 semaines, mais qu’il est maintenant guéri, grâce aux soins de sa compagne Apolonie (une Française ?). Il décède un mois et demi plus tard, probablement de ces fièvres le 24 août 1852 à Marysville, Californie.

Transcription d'extraits des lettres d'Antoine Charles PIHAN



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LE VOYAGE DE MARNES (MARNES-LA-COQUETTE depuis 1859) A BORDEAUX

Bordeaux ce 12 juillet 1847
Ma bonne Mère
Nous sommes arrivés à Bordeaux à très bon port, malgré que nous ayons essuyé quelques petits désagréments dans la route, nous avons fait un voyage superbe.
Partis de Paris par le chemin de fer d’Orléans, nous avons vu toutes les campagnes qui se trouvent sur la ligne du chemin, à Orléans nous avons pris le convoi de Tours et nous nous sommes arrêtés à Blois ; ensuite nous avons passé sur les ravages que la Loire a fait dans son débordement ; quand nous sommes arrivés à Tours, nous avons appris que les bateaux qui partaient de Nantes pour Bordeaux ne devait partir que le dimanche, c’est déjà un désagrément qui nous a un peu contrariés. Pour passer le temps nous ne sommes partis de Tours que le surlendemain, nous l’avons visité dans son entier car il n’est pas bien grand.
Sur le bateau à vapeur qui nous a conduit à Nantes, comme la rivière est très basse dans ce moment, nous avons touché terre plusieurs fois, nous sommes passés devant Saumur sans nous arrêter, mais comme récompense nous avons eu le temps de voir Angers, où tout est construit en pierre à ardoise. Nous avons encore éprouvé un accident : l’aile du bateau a attrapé un arbre qui se trouvait sur la rive du fleuve, il y a eu plusieurs pelles de l’aile de cassées, le mécanicien allant voir si l’aile de bâbord était attaquée a eu le pied un peu fracassé, et nous sommes restés sur l’eau une partie de la nuit sans avancer ; il était 2 heures du matin quand nous sommes arrivés, comme nous avions deux jours à dépenser à Nantes, nous les avons employés à le visiter (…)
Enfin le dimanche est arrivé et nous sommes partis, nous avons vu les bords de la Loire qui sont superbes. Mais nous avons aussi touché terre, et il nous a fallu attendre que la marée vienne nous chercher ; puis en quittant St-Nazaire nous sommes entrés en mer où nous avons côtoyé l’île Dieu (* l’île d’Yeu), nous avons fait une centaine de lieues sur une mer assez calme, comme le temps était couvert, nous n’avons pas vu le lever du soleil à l’horizon, ce qui nous a contrarié. La mer m’a un peu indisposé et n’a rien fait à Panchenard ; nous avons vu de loin la tour de Cardain (Cordouan) qui est à l’entrée de la Gironde, sans pouvoir la voir de près ;


LE SEJOUR A BORDEAUX, EN ATTENDANT LE DEPART

Bordeaux ce 12 juillet 1847
Nous avons été voir trois bâtiments qui sont en charge pour Valparaiso, c’est Le Gange qui nous prend le meilleur marché et pourtant il est très cher car il nous demande à chacun 500 francs, mais comme il y en a d’autres qui sont en charge, j’espère passer pour moins en m’occupant, ce qui fait que nous n’avons rien arrêté. Toutes les personnes que nous avons consultées jusqu’à ce jour disent que nous faisons très bien. Le capitaine connait la personne pour qui Mr Froissard m’a remis une lettre.

(suite de la lettre du 12 juillet)
En arrivant à Bordeaux, nous sommes restés jusqu’à lundi sans ouvrage, nous avons eu le temps de visiter la ville et quelques navires, où nous avons reconnu que ceux qui sont construits en Amérique sont plus riches que les autres ; il se trouve que la chance a voulu que nos travaux soient de réparer la chambre d’un brick américain, de manière que nous connaissons un navire de la hune à la cale, de la pouline au timonier et de tribord à bâbord.
Encore un désagrément : tous les marins du navire y compris le capitaine parlent anglais, pas un ne comprend le français ; il nous est impossible de nous faire comprendre sans faire venir un interprète de terre ; Le Gange ne partira que du 20 au 25 courant, mais cela nous est égal, nous nous portons bien et nous avons des travaux (...)
Je vous dirai que le théâtre de Bordeaux est le plus joli que nous ayons vu jusqu’à ce jour, il y a aussi quelques rues qui sont assez bien. Les Demoiselles y sont assez belles, et ont presque toutes des cheveux noirs surmontés de foulard pour coiffure ; leur réputation est qu’elles sont bien amoureuses et peu sages (...)
Nota : voici mon adresse :
à Mademoiselle Désirée Passereau, rue de la vieille corderie n°29, à Bordeaux, pour remettre à Mr Ch. Pihan

Bordeaux ce 16 septembre 1847
Ma chère Mère
Depuis très longtemps je voulais vous écrire mais croyant toujours partir incessamment je reculais toujours. Nous avons arrêté notre passage sur le Gange sous les ordres du capitaine Dubédat, il nous a été impossible de passer à moins de 500 francs chacun. Le capitaine nous disait, nous partons à la fin de la semaine ou au commencement de l’autre, et toujours nous remettait, mais maintenant le navire a quitté la rade et est descendu jusqu’à Bacalan, où il prend des vivres pour l’équipage, aujourd’hui le capitaine nous dit qu’il cale 16 pieds et qu’il ne peut pas partir. Nous sommes donc forcés d’attendre les fortes marées, vu que la rivière est trop basse, cela nous contraint car nous n’avons plus de travaux. Nous faisons donc des petits achats pour la traversée car il en faut à ne plus finir ; celui qui n’a jamais embarqué ne peut pas imaginer les tourments que cela donne, et si c’était à recommencer, je ne sais pas ce que je ferais.

P.S. Comme la barque du pilote pourrait bien être renversée et la lettre perdue dans les flots, voici quelques détails pour quand vous voudrez m’écrire ; tous les mois il part d’Angleterre un bateau à vapeur qui va jusqu’à Panama, là il part une cavalcade de plusieurs personnes qui prennent les dépêches et traversent le Pérou dans son entier, et les déposent à Lima dans un bateau à vapeur faisant le service des côtes dans les mers du sud, les prend et les dépose dans chaque port ; comme il n’y a pas de facteur, on affiche dans un bâtiment spécial les noms de personnes pour qui il y en a, et ceux que cela intéresse vont chaque mois voir s’il y en a pour eux. Ce bateau part de l’Angleterre le 15 de chaque mois, les lettres mettent 60 à 65 jours de traversée, ainsi vous pourrez m’écrire quand bon vous semblera, le plus souvent sera le meilleur. Il faudra que vous les mettiez à la poste le 12 au plus tard, je vous avertis aussi que vous serez forcés d’affranchir jusqu’à Panama et cela vous coûtera à peu près 3 francs. Pour quand je les recevrai, j’aurai 2 francs à payer, quand je vous écrirai, j’aurai 2 francs à payer aussi, mais il n’y a pas moyen de faire autrement. Voilà la manière de mettre l’adresse :
Monsieur Carlos Antonio Pihan carpintero / à Valparaiso Chili par l’Angleterre / Voie de Panama

Bordeaux, ce 24 septembre 1847
Ma chère mère
J’ai bien reçu votre lettre qui m’a causé un grand plaisir d’apprendre que vous vous portiez bien. Ce matin, Mr Dubédat est venu nous trouver pour nous dire qu’il fallait nous disposer à partir demain matin pour Pouillac (* Pauillac).
Pouillac ce 27 courant, nous sommes arrivés avant-hier à 11 heures du matin, il était trop tard pour partir, le lendemain matin les vents étaient contraires, ce matin les vents sont bons et nous devons partir à 7 heures.
La Gironde ce 27 courant.
Les voyageurs nous ont retardés et nous ne sommes partis qu’à 8 heures et nous n’avons fait qu’une lieue, il faut que nous attendions la marée car nous n’avons pas assez d’eau pour passer. Je vous dirai que nous sommes 42 passagers et 6 passagères toutes jeunes, parmi lesquels se trouvent le gouverneur des Iles Marquises qui y retourne, un riche Chilien qui s’est marié en France et qui emmène sa femme à Valparaiso, nous espérons qu’ils nous seront utiles en arrivant. Je remettrai cette lettre au dernier pilote, mais comme je crains de ne pouvoir écrire sur mer par rapport aux flots, je la finis ici, nous vous faisons des compliments, et suis pour la vie votre affectionné fils et frère.
Suite :
Nous sommes partis le mardi 28 à 6 heures du matin et nous avons été favorisés par un très bon vent ; nous sommes entrés en mer à 9 heures et demi, jamais on n’a vu une plus belle mer, car elle est aussi calme que la mare de Marnes. Je vous prie de faire des compliments à Mlle Rosine et à sa famille, au revoir
.
Le pilote nous quitte, on ne voit plus que le ciel et l’eau.


LE VOYAGE DE BORDEAUX A VALPARAISO


" ... notre navire faisait eau, il fallait pomper de 5 et 6 heures par jours ..."

Valparaiso ce 30 janvier 1848
Ma chère Mère et frère
J’ai éprouvé bien du plaisir en recevant de vos nouvelles, mais c’est comme par hasard que je les ai reçues aussi tôt, car je ne les attendais que par le bateau de ce mois-ci.
Je vous dirai que nous avons fait un voyage assez bon dans le rapport du temps ; heureusement, car pour le restant, nous avons été horriblement mal ; notre navire faisait eau, il fallait pomper de 5 à 6 heures par jour ; puis nous avons été très mal nourris et encore plus mal couchés, mais il paraît que c’est l’habitude de Messieurs les Capitaines envers leurs passagers, car une fois en mer, ils se croient les seuls maîtres après Dieu. Malgré cela nous lui avons joué une farce assez bonne, nous avions à bord des personnes très éminentes, et comme le capitaine avait été aussi injuste envers eux qu’envers nous, ils nous ont conseillé de l’attaquer devant le consul de France à Valparaiso, et nous ont donné la marche à suivre. Dans cette affaire, quand nous nous sommes plaints pour la première fois, le consul n’a pas eu l’air de nous écouter, mais quand nous lui avons assuré que ce que nous lui disions était vrai et que nous lui donnerions les témoignages de M. de Gignouer, chargé d’une mission par le gouvernement français pour prendre des renseignements sur la conduite des consuls de France dans les mers du Sud, de Mr le marquis de Labrotonnière et Mr Marescaux, commissaire de marine pour Taïti, il est devenu plus doux et nous avons nommé des arbitres des deux parties, qui condamnent le capitaine à remettre à chacun de nous 40 piastres.
Nous sommes débarqués le 10 janvier après une traversée de 103 jours, nous nous portons très bien et nous avons des travaux, nous gagnons 20 Réaux par jour. Il faut huit réaux pour une piastre, et une piastre est un peu plus d’une pièce de 5 ( ?) francs ; mais tout est cher en proportion ; pour vous donner une idée, nous avons loué une petite chambre pour nous deux que nous payons une demie-once d’or par mois, ce qui fait 43 francs.

Valparaiso ce 12 mars 1848
Ma chère Mère et mon cher Frère
(...) Je crois me souvenir de vous avoir écrit qu’il n’était pas parti de navire pour Valparaiso pendant notre séjour à Bordeaux, je mentais car je vous cachais qu’il en était parti un, nommé le « Commerce de Paris », qu’il ne nous demandait pas plus cher que Le Gange, je vous cachai tout en détail parce que c’était la Sainte-Anne qui nous empêchait de partir par lui ; comme la société dans laquelle nous étions a donné un bal magnifique, nous avons célébré sa fête en bons fils, et le lendemain quand nous sommes allés chez l’armateur du « Commerce de Paris », il nous a dit que son navire se mettrait en mer de suite ; comme nous n’étions pas prêts, nous ne pouvions pas le prendre ; mais c’était cette bonne Sainte-Anne qui veillait sur ses enfants, car ce navire qui est parti le 10 juillet de Bordeaux n’est pas encore arrivé ici, et il est probable que les passagers ne sont pas en terre mais qu’ils sont bien enmèrés ; vous voyez que quelquefois, on fait bien de s’amuser un peu (...)
(...) Comme on a le temps en mer de réfléchir, nous fîmes cette réflexion : c’est que nous sommes arrivés à Bordeaux le 21 juin 1847 et que nous doublâmes le Cap Horn le 21 décembre de la même année ; le 21 juin était le plus grand jour de l’année, et le 21 décembre était encore pour nous le plus grand jour de l’année, en effet les jours étaient tellement grands que nous n’avions pas de nuit du tout pendant une semaine, on pouvait lire sur le pont à toute heure de la nuit (...)

Valparaiso ce 29 juin 1848
Ma chère Mère
J’ai reçu votre lettre datée du ... ou du moins vos lettres qui ne sont pas plus datées les unes que les autres, heureusement que sur l’enveloppe est le cachet de Ville d’Avray qui porte le 13 avril, ce qui me fit voir qu’elle avait mis 68 jours pour me parvenir car je l’ai reçue le 24 juin, jour de la St Jean (...)
(...) Je vais vous donner quelques détails comme vous me le demandez, sur ma traversée ; détails qui n’ont rien d’extraordinaire, seulement ce sont des choses qu’on ne voit pas à Marnes.
Le 1er octobre nous n’avions rien vu de nouveau depuis notre entrée en mer, le soir pour passer le temps je regardais le phosphore de l’eau, et les marsouins qui couraient devant le navire en laissant une trace de lumière sur leur passage, le matin je vis de loin des flèches de mats sortir de l’eau à l’horizon, puis nous vîmes le navire tout entier ; il hissa son pavillon, c’était un Français, nous hissâmes le nôtre, et les deux navires se dirigèrent l’un vers l’autre, notre capitaine à l’aide de porte-voix lui demanda son nom, il répondit La Ville de Bordeaux ; il venait de Valparaiso et se rendait à Bordeaux, les deux capitaines se prièrent réciproquement de faire mettre sur les journaux qu’ils s’étaient rencontrés et que tout le monde allait bien à bord ; ce qui me fit rire, car nous avions nos deux compagnons de voyage passagers à l’entrepont, ils étaient atteints du mal de mer et Dieu sait comme ils souffraient quand le capitaine disait que tout le monde se portait bien ; le 13 au matin, nous vîmes de loin des montagnes, c’était l’île Porto Santo, nous la laissâmes à tribord, puis l’île Madère s’offrit à nos yeux, comme la nuit venait et qu’un grain d’orage se levait, nous fûmes forcés de tirer une bordée pour ne pas nous jeter dessus la nuit ; le lendemain un peintre, passager avec nous, me dédia une petite aquarelle qu’il venait de faire, au bas de laquelle était écrit (souvenir du 13 octobre 1847) ; en effet c’était le même tableau que la nuit nous avions eu sous les yeux, je l’ai joint à la présente et vous prie d’en faire cadeau à ma chère Rosine, dites-lui qu’elle la conserve comme je conserve sa médaille.

Je ne crois pas toutes les paroles des marins, ou c’est que nous avons fait une traversée exceptionnelle, car il disaient que nous verrions une quantité énorme de requins, et pourtant nous n’en avons vu et pris qu’un, c’était un petit et il n’avait guère que 6 pieds de long ; hier nous en vîmes un autre, nous le voyons encore ce matin, mais le capitaine défend que l’on le prenne ; il a raison, car cette nuit une passagère qui fit une chute il y a quelques jours est accouchée d’un enfant mort que l’on a jeté à la mer, et si on le pêchait, on pourrait s’apercevoir qu’il sert de linceul au nouveau-né, ce qui ne serait pas agréable pour le père ; la maladie de cette dame fut cause qu’il n’y eut pas de baptême sous la ligne, ou plutôt il y en eut un mais sans ordre ; ce sont les marins qui le firent en cachette du capitaine ; Panchenard et moi nous échappâmes du torrent d’eau qu’ils envoyèrent à presque tous les autres passagers. Tous les jours, nous voyons des milliers de poissons volants se lever à 3, 4 ou 5 pieds au-dessus de l’eau, mais il n’y en a qu’un seul qui est venu tomber à bord, il était des plus gros, c’était de la longueur d’un hareng, mais long de corps, les ailes ou membranes avaient 3 à 4 pouces. Le 20 septembre, nous vîmes la terre ou les îles étaient couvertes de neige.

Le 21, nous avons doublé le Cap Horn sans avoir un froid excessif. Dans la journée, nous vîmes de loin un très beau navire s’avancer majestueusement vers nous avec toutes ses voiles et bonnettes, aussi les bruits qu’il n’y avait qu’un Anglais qui pouvait avoir cette audace pour doubler le Cap Horn se répandirent-ils à bord ; je regardais notre navire, nous avions démâté nos cacatois, et nous n’avions pas une seule bonnette de hissée, nous le saluâmes et hissé notre pavillon tricolore, bientôt le pavillon anglais fut hissé à l’autre bord, comme c’était un Européen, nous nous dirigeâmes vers lui ; lui fit une jolie manœuvre et vint passer très près de nous, ce qui nous fit plaisir car il y avait 82 jours que nous n’avions vu d’autre créature humaine que nous, on parlait français à son bord, et il passa si près de nous que nous pûmes nous parler sans porte-voix et lire son nom qui était derrière : il se nommait La Nina, venait du Callayo (Lima) et se rendait à Liverpool. Le 22, nous étions en vue des îles Diego Ramirez.
Tout le temps que nous sommes restés dans les contrées froides, nous fûmes environnés d’énormes oiseaux que l’on nomme albatros, ils ne sont pas très méchants, on les attrape en mettant un morceau de lard après un hameçon qui est fixé solidement à une corde, et on les hisse à bord, le plus drôle, c’est qu’une fois sur le pont, ils ne cherchent pas à s’envoler ; on ne jette presque rien de leur défroque : on garde les plumes du bout des ailes parce qu’elles sont belles, longues et très dures, le bec se conserve comme curiosité, dans l’intérieur des ailes on trouve des os qui font des tuyaux de pipe bien beaux par leur longueur, leur légèreté et leur dureté, on dépouille les membranes des pattes en ayant soin de conserver les griffes après ce qui sert à faire des blagues pour du tabac très curieuses, on les dépouille comme des lapins et avec la peau garnie de ses plumes, les marins se font des bonnets imperméables à l’eau, on mange le restant en sauce piquante. Un jour que nous en avions pêché un, Adrien et moi, nous mesurâmes son envergure, il avait 10 pieds d’un bout d’une aile à l’autre.
Le 4 janvier, nous vîmes souffler une baleine à quelque distance de nous, puis elle plongea et revint sortir tout près du navire, nous la vîmes très bien, cela me fit plaisir car je n’en avais vu que 3 ou 4 de loin, pourtant suivant les discours des marins, nous devions en voir beaucoup.
Dans l’océan Pacifique, le 5 au matin, nous mîmes en liberté un superbe albatros que nous avions à bord depuis quelques jours, avec une étiquette au cou qui portait l’endroit où nous étions (40° latitude, 79°longitude). Le 9, nous entrâmes dans la rade de Valparaiso, à 4 heures, l’ancre était jetée. Le mal de mer n’a pas su nous atteindre ni l’un ni l’autre, et malgré la mauvaise nourriture à bord, j’ai bien engraissé, aussi dans notre procès contre notre capitaine, je n’osais pas me plaindre de la nourriture.
La mer est mon élément et je jouis d’une parfaite santé, aussi si j’étais riche je passerais la moitié de mon existence sur mer à voyager ; le 10 nous débarquâmes, à prime abord la ville paraissait laide et petite, puis elle s’embellit en approchant, enfin quand on est dedans elle ressemble beaucoup à une ville d’Europe : son plan forme à peu près le fer à cheval dont la partie pleine est la ville construite en amphithéâtre, le vide intérieur est la mer et le vide extérieur du fer est une chaîne de montagnes (...)

 

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Nous adressons nos remerciements à Monsieur et Madame Bocquet pour ces documents et l'autorisation de les publier ici.
(18/06/2014)
Crédits photos : M. et Mme Bocquet.